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Première version d’un article publié dans le numéro 389 du Magazine litteraire ("Du bonheur comme idée reçue", par Pierre-Robert Leclercq et David Rabouin, Magazine littéraire : La tentation du bonheur, n° 389, Juillet-août 2000).


Il faut se méfier des questions où l’on nous demande de trancher du pour et du contre. Critiquer les solutions, ce n’est pas très intéressant, quand ce n’est pas un sûr témoignage de bêtise. C’est même souvent, comme le rappelait Deleuze, s’interdire de critiquer l’essentiel, c’est-à-dire les problèmes. Comment s’empêcher d’évoquer, lorsque les Pour et les Contre décident de se faire la guerre, la description savoureuse des dîners champêtres de Bouvard et Pécuchet ? Tonner contre/ L’exalter : à commencer ainsi, on risque toujours de finir dans quelque dictionnaire des idées reçues.

Et le Bonheur, tout de même ? Peut-on ne pas être pour ? À en croire Aristote, non. Rien ne serait moins naturel. Magister dixit. Raison de plus, diront certains, pour être contre. Surtout dans les dîners en ville. Surtout dans les parages de Saint-Germain des Près. « Le bonheur : tonner contre », c’est d’un chic, n’est-ce pas ? Introduisez ensuite un subtil distinguo : le bonheur, à la rigueur, mais dans le désespoir. Ou encore : des plaisirs simples plutôt qu’un bonheur majuscule. Quelques formules : Revenons aux Anciens et à leur sagesse quiète ; soyons pratiques et cessons d’esquiver les réponses au nom de la recherche de leurs conditions ; sachons rester naturels, acceptons la réalité, plutôt que de nous attrister à trop courir après un bonheur illusoire etc. etc.

Remarquez que l’idée n’est pas aussi nouvelle qu’on le pourrait croire. Elle était déjà formulée dans d’autres parages, ceux de Port-Royal, plusieurs siècle avant l’Ère Post-Moderne où les Grands Récits connurent apparemment leur Apocalypse : « Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre ; et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais ». Cela vous rappelle quelque chose ? Espérons-le, car c’est certainement par là qu’un peu de méfiance pourra encore s’éveiller à l’encontre de la question : lorsque le bonheur est posé comme problème, vérifions bien que ce n’est pas aussi la certitude qui nous est discrètement interdite. Pascal n’avait, quant à lui, aucune raison de le dissimuler : « Nous souhaitons la vérité et ne trouvons en nous qu’incertitude./ Nous recherchons le bonheur et ne trouvons que misère et mort./ Nous sommes incapables de ne pas souhaiter la vérité et le bonheur et sommes incapables ni de certitude ni de bonheur ». Et la conclusion de tomber comme un couperet : « Ce désir nous est laissé tant pour nous punir que pour nous faire sentir d’où nous sommes tombés ». Et pourquoi pas, me direz-vous ? le rejet de la certitude, la « mysologie », ne date assurément pas d’hier. Pas besoin d’être janséniste pour cela. Sceptiques et Cyniques n’ont pas attendu la ruine des utopies modernes pour se méfier des théories, surtout des théories qui nous promettent le bonheur. Ils ne s’en portaient pas plus mal. Ne sont-ils pas finalement les vrais maîtres à penser de notre époque désillusionnée ? Pourquoi pas, effectivement. Mais à condition qu’on les lise. Car le sceptique ne se satisfaisait pas d’une incertitude acquise pour se porter paresseusement à un bonheur simple et naturel : rien de plus dogmatique à ses yeux. D’une part, il ne concevait son doute que comme un travail constant de mise en balance des arguments, un travail théorique donc ; de l’autre, il ne proposait de suivre la morale commune, le bonheur de monsieur tout le monde, qu’en déclarant haut et fort qu’il n’y a pas de bonheur par nature. Quant aux Cyniques, rappelons à leurs modernes thuriféraires qu’ils n’appuyaient leur méfiance envers le bonheur théorique qu’à soupçonner du même geste tout type de convention : Diogène se masturbait sur l’Agora, ne rougissait pas de lâcher un pet pendant ses harangues, maniait hardiment le bâton contre ses concitoyens, mangeait du poulpe cru (il en est mort, dit-on). Est-ce ainsi que se comportent nos modernes esprits pratiques ? Sont-ils des modèles d’indocilité ou faut-il plutôt constater, comme le faisait naguère Pierre Bourdieu avec un brin de méchanceté, qu’« il y a quelque chose de pathétique dans la docilité avec laquelle les "intellectuels libres" s’empressent de remettre leurs dissertations sur les sujets imposés du moment comme aujourd’hui le désir, le corps ou la séduction »..et comment s’empêcher d’ajouter à cette liste le bonheur ?

Non qu’il s’agisse de faire la leçon. Mais tant qu’à être sceptique ou cynique, on pourrait s’attendre à un peu plus de provocation. Outre l’explosion des pots de conserve de Bouvard et Pécuchet - qui devrait rappeler utilement que les « plaisirs simples », dont on nous rebat tant les oreilles, ne sont pas simples pour tout le monde - on devrait donc garder de nos prédécesseurs ce qu’il faut d’interrogations critiques : peut-on, par exemple, s’empêcher de théoriser le bonheur ? C’est de n’y avoir pas cru que les plus rebelles à toute théorisation, les Sceptiques, posèrent le doute comme travail. Y a-t-il un bonheur « naturel » ? Nos « plaisirs simples » ne sont-ils pas le fait de conventions plus ou moins docilement acceptées ? C’est de cette question redoutable que la pratique cynique se soutint. Or, derrière ces deux attitudes, il y avait une même idée que nos contemporains, pourtant férus d’arts de vivre, ne semblent guère apprécier : celle que le bonheur se trouve dans et par un exercice, c’est-à-dire, en Grec dans le texte, une ascèse.

Cela vous semble trop dur ? Remarquez qu’il y a de bonnes raisons de se méfier des idéaux ascétiques. Mais comment y échapper ? Voilà une meilleure question. « Ça vous paraît un but à votre vie, le bonheur ?, Ça vous paraît exister ? », martelait Aragon dans son Traité du style (Gallimard, 1991, « collection TEL », p. 105). Avant d’être pour ou contre, et quelle que soit l’école que nous suivrons, assurons-nous donc que le problème vaut la peine qu’on y réponde. Exemple d’exercice : « représentez-vous un homme heureux, imaginez sa journée…C’est le fameux tas de sable : à partir de combien de grains y a-t-il un tas, mais vous pouvez concevoir un instant de bonheur (…), deux instants, trois instants, quatre instants de bonheur ? Cependant à partir de combien d’instants y a-t-il à proprement parler bonheur ? » (p. 106-107).

Grave problème, n’est-ce pas ? Maintenant un indice : derrière tous les paradoxes, tous les malentendus, tout ce qui nous empêche aujourd’hui de comprendre ce qu’est un art de vivre et conduit au nihilisme le plus attendu ou à l’optimisme le plus béat, une même ambiguïté semble se tapir : celle qui se refuse à distinguer l’état et le processus, la propriété et la puissance. Voilà qui est très théorique, malheureusement. Mais pouvons-nous échapper à ces questions ? À en croire Remy de Gourmont, c’était le minimum pour comprendre la nature de l’amour. Et peut-être, en effet, avons-nous beaucoup perdu de la question du bonheur, de l’état, à ne plus y lire celle du désir, du processus, de son exercice, du travail qu’il opère. Peut-être ne voulons-nous pas entendre cette question, parce qu’elle nous ramènerait immanquablement à d’autres que nous ne voulons plus entendre : celles des conditions (politiques, sociologiques, culturelles autant qu’individuelles) de l’exercice de notre désir. Peut-être ne voulons-nous pas savoir que l’exercice de notre puissance, qu’on l’appelle bonheur ou non, est encore un problème.

Vous êtes pour, vous êtes contre, grand bien vous fasse. Mais laissez à quelques romantiques attardés le soin de chérir leur Nouvelle Héloïse : « Tant qu’on désire on peut se passer d’être heureux…Malheur à qui n’a plus rien à désirer ! Il perd pour ainsi dire tout ce qu’il possède. On jouit moins de ce qu’on obtient que de ce qu’on espère, et l’on n’est heureux qu’avant d’être heureux ». Oui, la question du bonheur est peut-être moins importante que celle du désir. Et s’il n’est pas très chic de penser ainsi, maintenant que les années soixante et leurs utopies sont derrière nous, les bras de Julie nous offriront leur réconfort : « Cette peine est bizarre, j’en conviens ; mais elle n’est pas moins réelle. Mon ami, je suis trop heureuse. Le bonheur m’ennuie ».

David Rabouin

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