Cirphles
�cole normale sup�rieure CNRS
> CIEPFC > Publications > Frédéric Keck > Foucault : icône ou mythe ?

Foucault : icône ou mythe ?


Le vingtième anniversaire de la mort de Foucault a sans doute marqué une nouvelle étape dans la réception de cette figure majeure de la pensée du vingtième siècle. Pour ceux qui l’ont connu de près et travaillé avec ou contre lui, Foucault était d’abord un maître, au sens où il enseignait un certain nombre de techniques en vue de produire du savoir visant à la vérité : techniques de recherche, marquées par la curiosité et un questionnement critique incessant, techniques de pouvoir, visant à insérer de nouvelles pratiques discursives dans le champ polémique de la pensée, techniques d’écriture, dont le style incisif a pu séduire toute une génération et être reproduit de façon plus ou moins mimétique. Ces techniques ont pu être utilisées à des fins diverses par ceux qui les avaient apprises de lui, certains reprenant des pans de sa recherche qu’il n’avait pas eu le temps d’explorer, d’autres visant davantage la conquête du pouvoir et de positions académiques ou extra-académiques, d’autres enfin explorant les ressources de son style avec des bonheurs divers. Il est certain en tous cas que Foucault a été un maître pour toute une génération, au sens où c’était avec lui que beaucoup de penseurs contemporains ont appris à travailler, tandis que d’autres s’opposaient à lui en se rattachant à d’autres maîtres avec lesquels il était en rivalité. Aujourd’hui, certains pourraient croire que Foucault est devenu une icône, au sens où, davantage qu’un ensemble de techniques vivantes reçues d’un maître, ce serait l’image de Foucault qui serait retenue : une image colorée, puissante, énigmatique, dont la force de rayonnement est une source intense de régénération pour un certain nombre de vies individuelles. C’est ainsi que pour les militants d’Act-up ou de Aides, Foucault a pu représenter l’image du penseur « gay » ou « queer » subvertissant les normes de la sexualité dominante ; pour des associations travaillant sur les prisons, il a été le porte-parole des sans-voix et des « hommes infâmes » ; pour les urbanistes et les architectes, la figure foucaldienne du Panoptique a été une source d’inspiration pour penser les nouveaux rapports entre l’espace et les milieux de vie modernes ; pour un grand nombre de penseurs qui cherchent dans la philosophie un art de vivre, Foucault est la figure du sage zen, se tournant vers la fin de sa vie vers les techniques de soi, transformant la discipline en ascèse ; pour toute une génération, enfin, il est la figure de « l’intellectuel spécifique », apportant sa voix et sa stature à des combats divers visant à la libération. Le vingtième anniversaire de la mort de Foucault est l’occasion de retrouver ces figures icôniques et de se pencher devant elles avec un mélange de respect et de nostalgie.

Pourtant, il n’est pas sûr que la figure de Foucault qui émerge aujourd’hui soit encore celle de l’icône, dont on peut supposer au contraire qu’elle s’est forgée au cours des dix premières années après sa mort. Ce qui apparaît en ce moment, et que Foucault lui-même aurait pris un malin plaisir à diagnostiquer, c’est un Foucault mythifié, transformé en mythe, au sens que ce terme prend dans l’anthropologie de Lévi-Strauss : un ensemble de constructions idéologiques fictives qui permettent de résoudre une contradiction en tenant ensemble toutes les polarités à travers lesquelles elle peut être pensée. Si Foucault fait aujourd’hui l’objet d’un si grand consensus dans la société des gens de lettres en France, davantage qu’aucune des figures qui lui sont contemporaines, c’est peut-être parce qu’à travers Foucault - ou plutôt à travers les récits qui sont faits de la vie et de l’œuvre de Foucault - se résolvent un certain nombre de tensions internes à cette société, dont on peut se demander si elles ne trouvent pas là une solution trop rapide ou trop facile, en sorte qu’il y aurait tout lieu d’espérer que d’autres mythes ou d’autres Foucault mythiques émergent des incertitudes de la conjoncture présente.

On peut repérer trois couples de polarités que Foucault permet de tenir ensemble sans décider en faveur d’un pôle ou d’un autre : la philosophie et les sciences humaines, la droite et la gauche, l’intérieur et l’extérieur. La première polarité est connue, et a fait l’objet de débats du vivant même de Foucault : est-il un philosophe des sciences humaines ou un praticien des sciences humaines qui critiquerait la philosophie ? Dans Les mots et les choses, Foucault semble prendre le point de vue de la philosophie pour mettre en question la légitimité des sciences humaines en montrant leur formation récente, selon un schéma proche du Heidegger de « L’époque des conceptions du monde » ; mais un examen attentif montre que c’est plutôt depuis la littérature qu’il fait exploser l’épistémé moderne des sciences de l’homme, prolongeant ainsi une révolution linguistique qu’il voit déjà à l’œuvre dans l’anthropologie de Lévi-Strauss ou la psychanalyse de Lacan. Après l’impasse que marque la rédaction de L’archéologie du savoir, dont tout porte à dire que Foucault l’a écrit comme sur un seuil où il ne pouvait aller plus loin sans transformer considérablement sa façon de penser et d’écrire, Foucault apparaît au contraire comme un praticien des sciences humaines, ce que semble indiquer son insistance croissante sur la notion de pratique pour décrire les techniques de savoir et de pouvoir dans la modernité, par exemple dans Surveiller et punir. On a pu caractériser la démarche de Foucault comme celle d’un historien, mais ce terme reste en lui-même profondément indécis, l’histoire ayant été pendant tout le dix-neuvième siècle cette science qui visait précisément à remplacer la philosophie tout en gardant la plupart de ses prérogatives, la philosophie répondant à ce défi en se faisant elle-même historienne de ses propres contenus, et Foucault ayant de son côté profondément transformé (« révolutionné », dirait Paul Veyne) la pratique de l’histoire en se référant notamment au modèle nietzschéen. Cette indécision entre philosophie et sciences humaines caractérise sans doute toute la génération de Foucault, mais il est intéressant de se demander en quoi elle concerne aussi la conjoncture qui est la nôtre. Alors que les sciences humaines ne sont plus aujourd’hui les mêmes que celles autour desquelles Foucault travaillait (les sciences cognitives ont remplacé la linguistique structurale comme modèle de scientificité) et la philosophie a elle-même changé de modèle (en se référant de façon croissant au modèle de la philosophie analytique), on peut se demander si la figure de Foucault n’intervient pas aujourd’hui pour maintenir cette indécision entre philosophie et sciences humaines, pour tracer à nouveau ce seuil où philosophie et science humaines n’entrent pas en rapport comme le fondement et le fondé, mais comme deux régimes de discours qui coexistent en se frottant l’un à l’autre. Ce serait alors le rôle de la phénoménologie, inspiration majeure dans la formation intellectuelle de Foucault, qui devrait être repensé pour décrire le rapport entre « les mots et les choses » qui est le nôtre aujourd’hui, sans se perdre dans le discours vertigineux de la réduction eidétique et de toutes les variations de distance dont elle est capable. La phénoménologie serait alors ce discours qui permet de se tenir sur le seuil entre philosophie et sciences humaines, au risque de devenir un discours mythique inconscient de ses propres conditions de possibilité.

La deuxième opposition que permet de tenir ensemble Foucault, c’est la polarité de la droite et de la gauche en politique. Les hommages rendus à Foucault se renvoient dos-à-dos les images de l’activiste et de l’académique, du révolutionnaire et du conservateur. Foucault a su décrire d’une formule saisissante ce rapport paradoxal au politique : « professeur au Collège de France et militant ». Lorsqu’on sait que le Collège de France est précisément cette institution marginale qui cumule à la fois le prestige académique le plus grand et la subversion par rapport aux formes canoniques du savoir, on comprend la saveur de cette formule. Mais on comprend aussi que celle-ci désigne, en même temps qu’un lieu particulièrement fécond pour la pratique de pensée de Foucault, un problème légué à ses héritiers : si l’on veut à la fois rendre visibles de nouveaux objets de savoir-pouvoir et transformer le champ de visibilité lui-même, faut-il se tenir aux marges de ce champ lui-même ou bien en son centre, être militant d’une association ou conseiller du prince ? Le Collège de France, parce qu’il est à la fois le centre et la marge, permet d’éviter de telles questions ; mais celles-ci reviennent nécessairement lorsque les héritiers en sortent et cherchent eux-mêmes un lieu d’où parler. De ce point de vue, l’hommage rendu à Foucault est particulièrement ambivalent, dans la mesure où il faut communier dans une même reconnaissance ceux dont les pratiques politiques divergent du tout au tout, ce qui est le propre d’une communauté totémique selon Durkheim, mais qui, comme l’a montré Lévi-Strauss, risque en permanence d’encourir sa propre division lorsqu’il paraît clair que le totem a deux faces, ou qu’il avance masqué. Foucault n’ayant jamais décidé entre la droite et la gauche à un moment où cette décision allait trop souvent de soi, son masque à la fois grimaçant et rassurant nous renvoie le reflet de nos propres indécisions, symptôme d’une société qui se masque peut-être son propre rapport à la politique.

La troisième opposition que nous renvoie Foucault, c’est celle de l’intérieur et de l’extérieur. Foucault est sans doute aujourd’hui l’icône de la « French Theory », cette constellation de penseurs qui, de Deleuze à Baudrillard en passant par Derrida, désigne, par le miroir déformant que nous en renvoie le monde académique anglophone, un moment particulièrement fécond de la pensée française. Si Foucault en est la figure emblématique, c’est peut-être parce qu’il est la figure la moins « française », ayant passé une grande partie de sa vie à l’étranger, entre la Suède, la Pologne, la Tunisie et les Etats-Unis. Au moment où la France se replie sur une pensée « franco-française », se défendant contre l’importation d’une philosophie analytique jugée trop « anglo-saxonne », avec ce que ce terme signifie de défiance par rapport à l’utilitarisme, au libéralisme et au communautarisme dont notre tradition nous préserverait, la figure de Foucault permet de tenir ensemble ces deux pôles entre lesquelles la scène intellectuelle est aujourd’hui écartelée. Et si nous rions du « Foucault californien », c’est peut-être parce que cette alliance étrange (comment dire Fu-koo ?) nous renvoie à nos propres contradictions.

Tous ces traits sont connus, il s’agissait seulement de les rappeler et d’en établir en quelque sorte la carte. Le propre de la conjoncture actuelle, dans le cadre d’une commémoration, exercice auquel la France excelle, est de ne rappeler qu’un des termes au détriment de l’autre selon les nécessités de sa propre pratique, ou de renvoyer d’un terme à l’autre pour disqualifier les pratiques d’un adversaire. Il y a peut-être un usage fécond de ces polarités, qui témoignent en tous cas de la fécondité de l’œuvre de Foucault comme matrice d’intelligibilité du contemporain - c’est peut-être là ce que Foucault entendait par un terme jugé obscur : « une ontologie de nous-mêmes ». Sans doute ces contradictions étaient-elles le moteur de la vie intellectuelle de Foucault, qui n’a pu se déplacer avec une allure si rapide que parce qu’il voyait bien les positions statiques dans lesquelles on pouvait l’enfermer. Mais il y a aussi un risque de stérilité dans l’usage constamment ressassé de telles oppositions, qui témoignent de ce que Lévi-Strauss appelle le passage du mythe à la légende, lorsque les polarités logiques d’un discours s’estompent et ne permettent plus rien de penser, laissant alors à la seule ritualité le soin de les inscrire encore dans la vie des sociétés.

Peut-être serait-il alors temps de revenir en-deça de ces oppositions, dans l’intuition fulgurante dont elles sont la retombée nécessaire, dans ce moment des années 1960 dont nous n’avons pas encore bien compris ce qui s’y était passé. Il faudrait alors cesser de penser Foucault contre la conjoncture dans laquelle il a été formé - Foucault contre Sartre, ou contre Althusser, ou contre la phénoménologie, ou contre le marxisme - et replacer Foucault dans un ensemble de problèmes auxquels il a apporté des solutions particulièrement fortes : problèmes du rapport entre l’homme et son archéologie, entre la vie et le concept, entre le sujet et les discours objectifs… Le nom propre « Foucault » cesserait alors de désigner un ensemble de textes unifiés par une icône, pour renvoyer à un ensemble de problèmes et de « problématisations » dont nous sommes encore les héritiers. Un certain nombre de chercheurs se sont déjà engagés dans cette voie, retrouvant l’inquiétude critique de Foucault dans cette conjoncture, et surtout le sens de ce que Foucault appelait « des travaux », avec le mélange de plaisir et de souffrance qu’une telle notion implique. Peut-être alors redécouvririons-nous une nouvelle figure de Foucault, celle de la philosophie, amour du savoir en vue de la vérité, pratique de pensée en vue de la vie - dans ses rapports toujours ambivalents avec le mythe.

  |   Contacts & Plans  |   Mentions légales  |   Plan du site  |   Suivre la vie du site RSS