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Depuis le début au-delà de la fin, Jacques Derrida

Si l’on devait résumer l’oeuvre de Jacques Derrida par une seule idée, ce serait peut-être celle-ci : la différence qui est entre les signes, et même qui définit sans fin la signification, bien loin d’être une perte (la perte ou la fuite d’un sens qui désormais « échappe »), est au principe d’un double mouvement, non seulement d’un mouvement critique (critique radicale de toute prétention à la maîtrise d’un sens présent, définitif), mais aussi d’un mouvement d’espoir, ou d’ouverture.

Bref, il s’agit d’une double radicalisation d’un seul et même fait ou d’une seule et même théorie, la nouvelle théorie du « sens » qui définit le structuralisme dans les années 1960. De ce que le sens n’y est plus considéré comme une relation externe, qui renverrait du signe à une « chose » dans le monde ou à une « idée » dans la pensée, mais comme une relation entre signes dans un même « système » (ou structure), Derrida tire en effet une double conséquence, dont on retient le plus souvent un seul aspect, mais dont il faut tenir les deux bouts.

Certes l’aspect critique, que l’on retient le plus souvent sous le nom de « déconstruction », a quelque chose de tout à fait radical, et cela dès les premiers livres. S’appuyant non seulement sur cette théorie du sens comme renvoi perpétuel entre les signes, mais aussi sur la critique des théories classiques (« métaphysiques ») que l’on trouve chez Nietzsche et chez Heidegger, Derrida traque sans relâche toute prétention à la « présence », toute fixation sur des essences, lesquelles ne sont pas seulement des erreurs ni même des illusions, mais des pièges et des violences. La déconstruction tirera sa radicalité de voir de la violence jusque dans les textes philosophiques les plus canoniques, et de voir des présupposés métaphysiques jusque dans les discours ou les pratiques les plus politiques.

Mais on ne comprend pas Derrida si l’on oublie que, dès le début, et au-delà de la fin, son geste n’est pas seulement critique. Si l’on oublie que la critique de tout sens établi est aussi l’espoir d’un sens au-delà du sens ou des illusions du sens, tout comme apparaîtront bientôt dans son oeuvre, au tournant majeur des années 1980, les thèmes explicitement « messianiques », d’une justice au-delà de la justice, d’un pardon qui ne peut pardonner que l’impardonnable, d’une promesse qui ne promet que ce qu’elle ne peut pas tenir. Bref, si l’on oublie que, ne serait-ce que par sa « différence », le sens, ou la recherche du sens, ouvrent un horizon, un à-venir, plus même qu’une résistance, une espérance, qu’il s’agit pour le philosophe (dont la tâche est ainsi définie) de maintenir.

Un double geste, donc, dont on comprendra aussi que ce n’est pas seulement par une facilité rhétorique qu’il nous fait deux fois passer du fait de la différence à l’acte de la différance, avec ce « a » qui parut si souvent énigmatique ou fascinant, gratuit ou mystérieux, mais dont on voit bien maintenant la double nécessité.

Insistons encore sur cette dualité, présente dès le début et jusqu’à la fin, mais avec une différence d’accent si sensible de l’un à l’autre. Au début, ce fut en effet le triple coup d’éclat des trois grands livres de 1967, dont les titres dessinent un admirable triangle : de La voix et le phénomène (PUF), on passe à L’écriture et la différence (Seuil), par le miroir ou la matrice De la grammatologie (Minuit) ! Bref, une critique de l’adéquation du sens à lui-même dans la « voix », encore revendiquée par la phénoménologie, une revendication de la différence et de l’écriture, enfin la théorie explicite du basculement de l’un vers l’autre, par ce qui est moins une science du signe ou de la lettre (la « grammatologie ») qu’un déplacement de la science par le signe ou la lettre. Mais derrière la méthode critique, ou encore hypercritique, et même de plus en plus hypercritique, étaient déjà sensibles les thèmes qui allaient apparaître de plus en plus dans l’immense floraison de livres des vingt dernières années (sans rien sacrifier de la rigueur initiale) : non seulement le refus du même mais l’ouverture à l’autre, non seulement la critique de la présence, ni même le deuil de l’absence, mais l’attente et l’effort vers l’avenir, la vie. Bref, une simplicité qu’on aurait envie de dire biblique derrière la plus grande complexité théorique, une simple générosité derrière l’abondance conceptuelle et textuelle, un double « au-delà de la philosophie » à la fois dans un hyperphilosopher pouvant allant aux limites de l’hermétisme, mais aussi dans le désir le plus simple de philosopher, celui qui non seulement refuse mais ouvre toute clôture et qui depuis le début dépasse toute fin.

Frédéric WORMS

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