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Texte paru dans le Magazine littéraire, n°406, février 2002, pp. 26-28.

Deleuze : Un métaphysicien dans le siècle

« Mais un jour, peut-être, le siècle sera deleuzien. » Cette phrase de Michel Foucault fut reçue, on le sait, comme la promesse que Deleuze deviendrait au siècle désormais passé ce que Descartes fut à celui de Malebranche. Nombreux sont ceux qui, déjà, font gloire à Foucault de son sens prophétique, pour mieux faire gloire à Deleuze de sa grandeur historique.

Pourtant, la phrase de Foucault avait un tout autre sens, bien plus pertinent en vérité. Car le siècle dont il s’agissait n’a pas de chronologie : il s’agit tout simplement de ce que les clercs (que nous sommes si souvent) appellent le monde, ce monde dont on se retire pour être régulier, ou dans lequel on se risque au titre de séculier . Relisons donc : « Longtemps, je crois, cette œuvre tournera au-dessus de nos têtes, en résonance énigmatique avec elle de Klossowski, autre signe majeur et excessif. Mais un jour, peut-être, le siècle sera deleuzien. » . Par cette petite phrase, Foucault voulait donc dire plutôt ceci : les livres de Deleuze semblent aujourd’hui tournoyer dans le ciel indifférent et lointain de la métaphysique, mais c’est, à la manière de l’aigle de Zarathoustra, uniquement pour mieux préparer le moment où ils fondront sur la Terre et inscriront leurs effets en lettres vivantes dans la politique, le savoir, l’art.

On ne peut alors en effet qu’admirer la perspicacité du diagnostic foucaldien, pointant en médecin, en ami, à la fois la richesse et le danger propre de l’œuvre deleuzienne, ainsi que le risque auquel elle expose ses admirateurs - promesse et menace qui sont en réalité communes à toute métaphysique, et dont on sent qu’elles concernent intimement Foucault, qui lui-même a toujours cherché à faire de la philosophie sinon une puissance, du moins un contre-pouvoir.

Séculariser la métaphysique : dilemme assurément commun au moins à toute une génération, mais que Deleuze a porté sans doute à sa limite, dont on peut même dire qu’il a fait un véritable Schibboleth : ou vous savez faire de la métaphysique une virtualité du siècle, ou vous vous condamnez au bavardage et à la niaiserie.

Deleuze, quant à lui, avait sans doute bien compris la phrase de son ami lorsqu’il l’interprétait ainsi : « il voulait sans doute dire que j’étais le plus innocent, le plus philosophe » ? Oui, le plus philosophe parce que celui qui voulait que la philosophie soit une exploration des virtualités du siècle, parce qu’il ne cherchait pas des remèdes à l’injonction de sécularisation dans l’ethnologie, la psychanalyse, l’histoire, la sociologie, etc., , mais uniquement dans un travail de la métaphysique sur elle-même. La métaphysique peut-elle nous aider à comprendre le monde et à le changer ? guider les opérations pratiques du savoir ? servir au linguiste au travail, au physicien dans son laboratoire ? inspirer la pratique politique ? le concept d’heccéité peut-il servir à l’élaboration d’une tactique, au diagnostic d’une situation, à la reconnaissance des alliances pertinentes ? la métaphysique peut-elle accompagner de grands événements, scientifiques ou politiques ? C’est parce qu’il a posé ces questions que Deleuze est un grand métaphysicien.

Certes, une bonne part de la séduction qu’il exerce aujourd’hui tient sans doute à ce que la métaphysique, toute la métaphysique, semble, à travers lui, à nouveau justifiée. La séduction est sans doute renforcée par le fait qu’il est sans doute celui qui, de sa génération, a le plus complètement été à la fois un représentant exemplaire de la tradition universitaire et un créateur de ces langages inouïs qui ont accompagné les grands mouvements des années 60 et 70. Le risque cependant est grand que le jeu puéril des disputes métaphysiques reprenne le dessus, que l’on attache de nouveau de l’importance à clamer l’Univoque ou l’Immanence. Et quelques voix se sont justement élevées contre ces ébats aussi inoffensifs que vains.

Car la métaphysique n’a aucune importance en elle-même. Il n’y a rien de plus ridicule de prétendre trouver dans la science, dans l’actualité, des preuves à ses convictions métaphysiques. Il ne faut jamais partir de la métaphysique. Il n’y a aucune raison non plus de chercher nécessairement à y arriver. Mais il arrive que, non par principe, mais de fait, pour des raisons locales, singulières, il faille y passer : qu’on ne puisse continuer à penser, à agir, à pousser un peu plus loin une découverte scientifique par exemple, qu’en construisant la métaphysique de son propre geste. C’est cela, en vérité, qu’enseigne Deleuze dans sa pratique. La métaphysique de Deleuze n’est pas une philosophie première : elle est seconde . Qu’il s’agisse de Nietzsche, de Proust, de la « machine de guerre » ou du masochisme, c’est toujours à partir de cas que Deleuze construit sa philosophie : sa métaphysique est de circonstances. Contrairement à Heidegger (entre autres), Deleuze ne croit pas qu’il y ait des événements métaphysiques, qui décideraient de notre destin. Au contraire, c’est toujours un travail difficile, précaire, que d’extraire la métaphysique d’un événement. C’est donc toujours pour des raisons événementielles que la métaphysique redevient à chaque fois non seulement possible, mais encore nécessaire : car il arrive en effet qu’un événement ne puisse s’accomplir que par cet arrêt sur image que lui renvoie une métaphysique. Toute métaphysique est entre deux siècles.

Il ne sert donc à rien de louer en Deleuze la redécouverte d’une métaphysique pré-parmédienne ou, au contraire, d’opposer à la fausse métaphysique de Deleuze une vraie, à la manière d’Alain Badiou . Car il ne saurait y avoir de métaphysique deleuzienne sans le dégagement d’événements scientifiques, politiques, en train de produire, ni sans que ce travail de diagnostic soit en même temps le moyen de prolonger, donc aussi d’infléchir, ces événements. Pour Deleuze, tout se passe entre d’un côté Logique du sens et Différence et Répétition, et de l’autre l’Anti-Œdipe et Mille Plateaux. Entre les deux, il y a comme une sorte de va-et-vient du siècle à la métaphysique et de la métaphysique au siècle. Le siècle, en l’occurrence, était « structuraliste », et Deleuze et Guattari ont voulu qu’il devienne « schizo-analytique ». Qu’ils aient échoué est un fait : « parce que l’époque n’y était plus »… Mais ce siècle ne s’achève pas, le travail est à reprendre. Alors comment s’y prendre ?

Peut-être en essayant de montrer de quelle manière l’ontologie du signe que Deleuze a construit à partir du structuralisme impliquait un dépassement de la méthode structurale, vers celle mise au point avec Félix Guattari. La « schizo-analyse » est un nouvelle méthode : elle porte sur des phénomènes linguistiques, des œuvres (Kafka), des problèmes de clinique psychiatrique, etc.. Le structuralisme était à la fois la généralisation de certaines techniques (exposées notamment par Troubetzkoy dans son grand ouvrage Principes de phonologie) au delà des langues, et la position d’un problème proprement philosophique nouveau. Là où la tradition tenait pour problématique uniquement l’être du sens (de l’intelligible), Saussure montre que ce sont les signes eux-mêmes, phrases prononcées, sons, lettres, gestes, etc., qui ont en réalité un régime d’existence proprement inouï : le signifiant « dans son essence n’est aucunement phonique, il est incorporel, constitué, non par sa substance matérielle, mais uniquement par les différences qui séparent son image acoustique de toutes les autres » . A travers le concept de phonème, cette question ontologique accompagnera tout le développement de la linguistique dite « structurale », puis toute une nouvelle ontologie de la culture avec Claude Lévi-Strauss, de l’histoire avec Foucault, de la politique avec Althusser, de l’inconscient avec Lacan…

Peut-être est-ce en montrant de quelle manière la constitution des procédures de la méthode structurale impliquaient par nature la position d’un problème ontologique excessif, énorme, que l’on pourra espérer comprendre comment la nouvelle langue métaphysique de Deleuze et Guattari peut à son tour transformer la manière dont nous travaillons à penser le réel, intervenir sur la douleur, diagnostiquer le présent, comprendre des mythes... Non pas, donc, en tentant désespérément de « déduire » de la métaphysique de Deleuze et Guattari quelques pauvres conseils pour aller dans le monde, mais en refaisant leur propre geste, interrompu par une époque qui, sans doute, ne le méritait pas.

C’est donc bien, peut-être, finalement, en relisant ce siècle qui s’est écoulé comme le siècle de Deleuze, que l’on peut espérer faire venir Deleuze dans le siècle.

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