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Entretien avec Jean Birnbaum, paru dans "Le Monde" du 10 février 2006

Le Monde : Comme les gender ou les cultural studies, nées sur la scène anglo-saxonne, les études dites "postcoloniales" se réclament notamment de la "French Theory". Comment envisager leurs effets en retour, en France, s’il y en a ?

L’intérêt pour la pensée française des années 1950 à fin 1970 gagne aujourd’hui un peu de crédit en France, après un héritage difficile, entre calomnie et psalmodie. Mais ces auteurs - Deleuze, Foucault, par exemple - vous mettent dans une situation paradoxale : ils prétendent non pas construire un système auquel il faudrait adhérer, mais fournir des instruments pour l’analyse théorique, la pratique politique, voire la création artistique. Du coup, les traiter comme des objets, ce serait trahir. Les travaux que vous mentionnez peuvent donner le sentiment d’avoir la solution. On verrait une philosophie qui ne serait plus, par rapport à ses objets, dans une position de réflexion, de critique rationnelle, mais qui s’articulerait avec eux latéralement, de manière constructive. Par exemple, au lieu de s’interroger sur les fondements d’une action politique, on s’empare d’un discours philosophique pour accompagner l’émergence de mouvements hétérogènes sous une grammaire commune : ainsi la politique des minorités, dans un contexte "postcolonial", utilise toute une scolastique anti-essentialiste qui fait appel à la catégorie de différence. C’est cela qu’on appelle le "postmodernisme". Alors on peut imaginer que ces travaux fonctionnent comme une sorte d’expérimentation directe sur des constructions spéculatives, avec les effets en retour que permet toute expérimentation, pour introduire de nouvelles distinctions, susciter de nouveaux problèmes. Ce serait bien. Malheureusement, je crains qu’ici comme souvent, la philosophie serve surtout à justifier des positions toutes faites, à dire tout beau ce que tout le monde pense tout plat.

Aux Etats-Unis, la "French Theory" est aussi mobilisée pour nourrir une critique renouvelée de la société du spectacle. Peut-on "rafraîchir" cette tradition théorique française, ici, sans vomir la culture populaire ?

Ce qui est sûr, c’est qu’il y a des concepts qu’on ne peut pas rafraîchir. Par exemple celui d’aliénation. Trop global, incapable de nourrir des analyses précises, trop lié aussi à une conception de la liberté comme maîtrise de l’homme sur ses productions... Mais précisément, la tradition théorique dont on parle s’était écartée de ce que j’appellerais la gauche paranoïaque. Pas de grand conflit de classes qui surdéterminerait d’avance toute activité humaine, mais une multiplicité de tentatives hétérogènes. Pas d’espoir d’une reconquête de la vraie vérité de l’homme contre ses aliénations, mais plutôt une manière de se confier à la dérive propre aux systèmes culturels et d’apprendre à jouer avec les marges de manoeuvre qu’ils nous laissent forcément. C’est ce qui caractérise le collectif Fresh Théorie : une approche pragmatique, joyeuse, positive, non pas de la culture populaire, mais de cas précis - la musique électronique, le DVD, le rock -, avec une attention aux dispositifs et aux prises qu’ils donnent pour des usages.

Prenons un exemple. Avec d’autres, vous avez montré que le film Matrix "prend à partie" la philosophie. Qu’est-ce à dire ?

Justement pas que Matrix aurait un sens philosophique profond qu’il faudrait dégager. Mais plutôt que ce film, qui fonctionne à la spéculation (vous ne pouvez même pas comprendre l’action sans passer par elle), mais qui l’intègre dans ses contraintes propres - narratives, techniques, commerciales -, évidemment hétérogènes à la philosophie, fournit une sorte de protocole d’expérimentation intéressant. Il s’agit de voir si on ne peut pas, en suivant ces amorces, poser autrement certains problèmes très classiques, celui du virtuel, de la liberté, etc. Embrayer en somme sur un fonctionnement effectif qui suppose de passer par la philosophie, pour écrire de la philosophie en quelque sorte sous contraintes, et voir les effets que ça produit. Manière de sortir d’un rapport de la pensée à ses objets, coincé entre critique altière d’un côté et herméneutique pieuse de l’autre. Pas un jugement donc, ni une interprétation, mais plutôt une expérimentation. Nous, nous appelons ça technophilosophie, pour souligner le fait que la philosophie est une construction.

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