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Savoirs et clinique, « Transferts littéraires », n° 6, Erès, Ramonville Saint-Agne, octobre 2005.

Ce texte est la reproduction d’une version non corrigée d’un article paru dans la revue Savoirs et clinique. Pour le citer : Patrice Maniglier, "Surdétermination et duplicité des signes : de Saussure à Freud", in Savoirs et clinique, « Transferts littéraires », n° 6-7, Erès, Ramonville Saint-Agne, octobre 2005.

Résumé : Psychanalyse et littérature ne doivent pas se rapport l’un à l’autre comme une technique d’interprétation à des textes à déchiffrer, mais en se mesurant l’une à l’autre comme savoirs sur le langage, c’est-à-dire par la manière dont elles mettent également en lumière une dimension du langage résistante au savoir linguistique. L’image saussurienne du langage, dont on commence à mesurer combien elle est éloignée de celle que livrait ce texte apocryphe qu’est le Cours de linguistique générale, nous permet de comprendre pourquoi cette dimension est essentielle à ce qu’est la langue : parce que les signes linguistiques sont essentiellement surdéterminés. La linguistique, sans prétendre être l’unique savoir sur le langage, est donc capable de déterminer les raisons essentielles de ses propres limites.


Surdétermination et duplicité des signes : de Saussure à Freud ».

Il est une manière assez triste dont le transfert de la psychanalyse à la littérature peut avoir lieu et a eu effectivement lieu : c’est d’une technique d’interprétation à une activité symbolique ; c’est quand on se met à psychanalyser les textes, et qu’on y retrouve immanquablement toute l’anthropologie freudienne. Le risque est qu’au passage on se décourage et de l’une et de l’autre.

Si on ne veut pas que psychanalyse et littérature ne se rencontrent que dans un rapport de technique d’interprétation à activités symboliques, si on admet avec Lacan que ce n’est pas à la psychanalyse d’éclairer la littérature, mais à la littérature d’éclairer la psychanalyse, car, disait-il, l’énigme est de son côté [1], alors on doit sans doute dire que psychanalyse et littérature ne se mesurent l’une à l’autre, c’est-à-dire ne donnent l’une de l’autre la mesure, que comme savoirs sur le langage. Savoirs sur le langage dont la commune singularité se réduit à un problème, ou à un défi : à la manière semblable dont ils interrogent cet autre savoir sur le langage qu’est la linguistique, c’est-à-dire finalement à la manière dont ils demandent : de quelle sorte de savoir sur lui-même le langage nous rend-il capables ? Psychanalyse et littérature ne se contentent pas d’être pour la linguistique des exemples d’usage du langage, qu’elle pourrait ou devrait éclaircir : elles mettent en lumière une dimension du langage résistante au savoir linguistique. Je veux dire par là que ce qui se fait avec le langage dans une analyse ou dans une œuvre littéraire, non seulement ne se laisse pas attraper avec des « modèles théoriques », comme on sait (parce diraient certains, il n’y a de science que du général [2]), mais peut-être même que la linguistique, elle, n’en a littéralement rien à faire. J’imagine que c’est le genre d’expérience que beaucoup de linguistes ont dû faire en lisant Freud : « c’est du langage bien sûr, mais bon, ça ne nous regarde guère ». Et pourtant, il serait embêtant que l’image que la linguistique se donne du langage rende incompréhensible l’existence même de tels usages. Si donc les textes doivent effectivement, comme dit Lacan, se mesurer à la psychanalyse, alors littérature et psychanalyse doivent se mesurer, ensemble, à la linguistique. Ce qui se traduira bien sûr par la fameuse phrase, en forme de slogan : « Il n’y a pas de métalangage. » Car cela signifie que c’est dans l’usage du langage que la vérité du langage apparaît, et non pas en prenant une sorte de position en surplomb sur le langage traité comme un objet, comme sont censés le faire les linguistes. C’est dans le discours que la vérité de ce qui le fait marcher doit apparaître et nulle part ailleurs.

Mais il paraîtra dès lors d’autant plus étrange de faire intervenir ici le nom de Saussure. N’est-il pas celui qui a séparé la linguistique des autres approches du langage, en lui donnant comme objet la langue, réalité autonome et coprésente à tous ses usages ? Je crois pouvoir dire tranquillement qu’il y a désormais consensus chez les exégètes saussuriens pour dire que cette leçon est exactement inverse de celle que Saussure a appris, pour son malheur, dans son travail même de linguiste ou plus précisément de philologue. Saussure n’a jamais voulu séparer la linguistique pour la mettre à l’abri dans quelque éther théorique. La fameuse phrase qui termine le Cours de Linguistique générale selon laquelle « la linguistique a pour unique objet la langue envisagée pour elle-même et par elle-même » est totalement apocryphe. Saussure s’emploie au contraire à dissoudre la linguistique, à montrer que c’est une discipline comme telle impossible ; il la considère même comme une de ces illusions typiques que ce qu’il appelle lui-même la « duplicité du langage » provoque inévitablement. C’est précisément cette dissolution que promet la frappe du mot nouveau « sémiologie ». On trouve d’ailleurs sous sa plume cette simple équation : « Sémiologie = morphologie, grammaire, syntaxe, synonymie, rhétorique, stylistique, lexicologie, etc., le tout étant inséparable. » [3].

Cependant, d’un autre côté, il faut comprendre que tout l’effort de Saussure est de montrer que, s’il n’y a pas de métalangage, c’est du fait même de ce qu’est la langue, c’est-à-dire un système de signes, de la manière dont elle est, plus précisément, « structurée », c’est-à-dire à la vérité comme ce qui supporte un inconscient. Saussure permet en somme de comprendre que la langue est ce qui fait qu’un être parlant est le sujet d’un inconscient et est capable de littérature. Cela, Lacan le répètera, c’est son enseignement : « L’individu qui est affecté par l’inconscient est le même qui fait le sujet d’un signifiant » [4].

Mon problème est donc double. D’une part : c’est quoi cette dimension du langage résistante au savoir linguistique que psychanalyse et littérature nous obligeraient à prendre en compte ? D’autre part : en quoi l’image saussurienne du langage nous permet-elle de comprendre que cette dimension est essentielle au langage, c’est-à-dire que tant les lapsus, les mots d’esprit, les rêves, que les œuvres littéraires, ne sont pas seulement des usages parmi d’autres du langage, mais des paroles qui font remonter dans le discours la vérité même du langage ? A ces deux questions je n’aurais qu’une seule réponse : les signes linguistiques sont essentiellement surdéterminés.

1. D’une dimension du langage résistante au savoir linguistique.

Qu’est-ce que littérature et psychanalyse nous obligent à prendre en compte du langage ? Deux choses essentiellement. D’abord qu’on ne parle pas parce qu’on aurait quelque chose à dire, au sens d’une signification à communiquer, mais parce qu’on a à faire advenir une parole. Ensuite qu’on en dit toujours plus que ce qu’on veut dire, ou, plus brutalement, qu’on en dit toujours plus qu’on ne dirait. Ce sont là deux faces d’une seule et même nouvelle sur le langage, qui se trouve être, comme le dira Deleuze dans Logique du sens, une bonne nouvelle, puisqu’elle annonce ceci : que le sens n’est pas la finalité du discours, mais son effet de surface - que le sens n’est pas à retrouver, mais à produire [5].

Pour le premier point - que parler ne consiste pas à faire autre chose que produire une parole au sens théâtral du terme -, je crois pour ma part que c’est une des grandes leçons de Freud, celle qui fait que la psychanalyse ne se confond pas avec ce qui est en train de devenir un des plus grands fléaux des temps modernes, je veux dire la psychologie. Si l’inconscient est structuré comme un langage, si l’inconscient, ça parle, ce n’est pas parce que nos actes et nos bavardages, nous douleurs hystériques et nos rites obsessionnels, auraient un sens secret, un sens plus profond caché derrière le sens apparent, dont on ne voudrait rien savoir mais qu’on pourrait décrypter et même dont il faudrait prendre conscience pour mieux s’en débarrasser. Le refoulement est bien le mécanisme même du discours, mais ce qui est refoulé, ce n’est pas une signification, c’est en tant que tel un signe, qui est remplacé par un autre signe. Dès l’Interprétation du rêve, Freud nous dit que le contenu latent et le contenu manifeste du rêve ne sont pas dans un rapport de signe à signification, mais de texte à texte, de texte traduit à texte original, de signe écrit à signe verbal, de hiéroglyphes à alphabet, de rébus à proverbe. C’est une traduction d’une « langue » dans une autre [6].

Cela me paraît essentiel à tous égards, et je crois que c’est un des points où Lacan a voulu être littéral. D’autant plus essentiel que ça porte sur la technique même de la cure. L’efficacité de la cure tiendrait en effet non pas à ce que le sujet devienne « conscient » du contenu de ce qu’il cherche à dire, se réappropriant lui-même en quelque sorte, mais de ce qu’elle libère un « signifiant » dont l’absence même était déterminée à travers la série de répétitions. Les formations névrotiques seraient de véritables agencements symboliques, qui n’ont pas d’autre fonction que de déterminer un non-dit singulier, et ce non-dit ne serait pas une signification, mais un autre signe dont l’absence même commande l’organisation particulière du discours d’un sujet, c’est-à-dire de sa vie. Le geste de Lacan aurait dès lors consisté à libérer la psychanalyse de la « psychologie », au sens d’un pathos de la réflexivité et de la compréhension de « soi », laissant place à toute une approche tactique et stratégique de l’intervention thérapeutique, dont tout le problème serait de jouer habilement de ces agencements pour y réintroduire le signe inclus par son exclusion, afin de lui laisser produire ses effets de réagencements, l’interprétation n’étant en ce cas qu’un moyen, qu’une ruse…

Mais c’est aussi ce que la littérature nous apprend du langage. Que la fonction de la littérature soit précisément de nous faire entendre le signe contre ses recouvrements par la signification, c’est certes une thèse sur la littérature, mais c’est une thèse qui se confond avec le moment où la littérature se constitue précisément comme savoir sur le langage. Elle est particulièrement claire chez Mallarmé, notamment dans ce petit texte célèbre intitulé « Crise des vers ». Quelques citations en guise de rappel : « Parler n’a trait à la réalité des choses que commercialement : en littérature, cela se contente d’y faire une allusion ou de distraire leur qualité qu’incorporera quelque idée. (…) Au contraire d’une fonction de numéraire facile et représentatif, comme le traite d’abord la foule, le dire, avant tout, rêve et chant, retrouve chez le Poëte, par nécessité constitutive d’un art consacré aux fictions, sa virtualité. » [7] Autrement dit, le poème ne transmet rien ; il restitue le signe dans sa virtualité, contre ses actualisations dans le discours. La littérature va en quelque sorte à rebours de l’usage du langage, puisqu’elle cherche précisément non pas à faire disparaître le langage au profit de ce qu’il convoie, mais à le faire apparaître pour lui-même. Tout l’art, c’est-à-dire tout l’effort, toute la malice, toute la technique de l’artiste, consiste précisément à produire un signe manifestement opaque, c’est-à-dire résistant à la signification. Non parce qu’il ouvrirait à l’infini des interprétations, comme dans la définition de l’œuvre ouverte au sens de Umberto Eco, mais parce que le signe lui-même est virtuel, infiniment surdéterminé.

Passons maintenant au deuxième volet de cette bonne nouvelle que, selon moi, psychanalyse et littérature apportent à la linguistique. Le premier consiste à dire que les actes de langages ne renvoient pas à des significations, mais déterminent des signes. Maintenant, il faut ajouter que le signe se définit par la logique singulière de cette détermination - que Freud appelle « détermination plurielle » [8].

Il s’agit là d’une définition même du signe : si le rêve a un sens, s’il fait signe, c’est parce qu’il est surdéterminé. On sait que le chapitre sur le travail du rêve commence par la notion de condensation : « on n’est jamais sûr d’avoir complètement interprété un rêve ; lors même qu’une solution paraît satisfaisante et sans lacunes, il est toujours possible que ce rêve ait eu encore un autre sens » [9]. Même, ajoute Freud, cette interprétation est rigoureusement interminable. On pourrait dire que cette infinitude du sens est le trait même du sens. Mais la force de Freud est de ne pas considérer cela comme une propriété du sens qui, parce qu’il serait toujours le corrélat d’un acte d’interprétation, serait nécessairement infini (comme le soutiennent par exemple les tenants d’une philosophie herméneutique [10]), mais d’y voir plutôt une propriété du signe, du mode même de détermination de cette parole inconsciente qu’il appelle « l’ombilic du rêve » : « Les rêves les mieux interprétés gardent souvent un point obscur ; on remarque là un nœud de pensée que l’on ne peut défaire, mais qui n’apporterait rien de plus au contenu du rêve. C’est l’ « ombilic » du rêve, le point où il se rattache à l’Inconnu. Les pensées du rêve qu’on l’on rencontre pendant l’interprétation n’ont en général pas d’aboutissement, elles se ramifient en tous sens dans le réseau enchevêtré de nos pensées. Le désir du rêve surgit d’un point plus épais de ce tissu, comme le champignon de son mycélium. » [11]. Si il y a un excès du signe sur toute signification assignable, ce n’est pas parce que nous aurions toujours plus à dire que ce que nous disons, ce n’est pas parce que, comme le dira Merleau-Ponty par exemple, le sens est cet excès même du sujet qui s’exprime sur sa propre expression, mais parce que le dit du rêve est essentiellement surdéterminé. La surdétermination est le mécanisme même de production du sens. Deleuze écrivait : « Nous ne cherchons pas en Freud en explorateur de la profondeur humaine et du sens originaire, mais le prodigieux découvreur de la machinerie de l’inconscient par lequel le sens est produit, en fonction du non-sens. » [12]. Cette machinerie, c’est celle de la surdétermination. L’introduction de ce concept est d’ailleurs précédée dans l’Interprétation des rêves par ce passage : « On se trouve au milieu d’une fabrique de pensée, où, comme pour le chef d’œuvre du tisserand,

« A chaque poussée du pied on meut les fils par milliers

Les navettes vont et viennent,

Les fils glissent invisibles

Chaque coup les lie par milliers » (Goethe, Faust, I). »

Le rapport du texte manifeste au texte latent n’est pas un rapport de codage au sens strict, parce qu’il ne fait pas correspondre à chaque élément d’un texte, un autre élément de l’autre, par une correspondance biunivoque : « le rêve n’est pas une projection fidèle ou une projection point par point de la pensée du rêve ». A chaque élément du rêve correspond un multitude d’éléments des pensées du rêve : « chacun des éléments du rêve est surdéterminé, c’est-à-dire représenté plusieurs fois dans les pensées du rêve ». Or il se trouve que Freud dit par ailleurs que les pensées du rêve, ce ne sont rien d’autres que les relations même des éléments : « Ce qui nous est fourni par la pseudo-pensée du rêve, ce sont les pensées même qui ont provoqué le rêve, c’est-à-dire leur contenu, et non leurs relations mutuelles, relations qui sont vraiment toute la pensée » [13]. Cela signifie que ce qu’est un signe dépend de sa relation aux autres signes (de sa position dans un réseau symbolique), et donc que la surdétermination est le mode même de détermination des signes - que c’est à cause d’elle (ou grâce à elle) que le signe fait signe, en renvoyant toujours à d’autres signes. Deux thèses donc, qui font tout le problème à la fois spéculatif et technique de la découverte freudienne : d’une part le signe (la chose à dire) est déterminé par sa position dans les réseaux signifiants ; d’autre part, il appartient toujours à plusieurs réseaux signifiants à la fois, qui ne sont pas superposables, autrement dit, à partir desquels on ne peut établir une sorte de forme abstraite dans lequel seraient conservées les relations, au détriment des termes. La surdétermination est au plus près de ce que la psychanalyse fait apparaître des mécanismes du langage.

2. D’un discours qui fait entendre la langue.

En quoi maintenant, l’image saussurienne du langage nous permet-elle de comprendre que cette dimension est bien un savoir sur le langage, au sens de quelque chose qui ne relève pas seulement d’un de ses usages possibles, mais bien du type de logique qui anime tout acte de langage ? En quoi, en somme, nous permet-elle de comprendre qu’un être parlant est un être susceptible d’être analysé et d’être littéraire…

Saussure n’a pas évidemment pas connu l’œuvre de Freud. Je dis que c’est évident, mais à la vérité, c’est tout de même un peu étrange. Saussure et Freud sont d’exacts contemporains. Saussure était un ami du psychologue Théodore Flournoy, qui introduisit Freud dans le monde genevois. Bien des choses auraient pu l’attirer dans l’œuvre de Freud. C’est un fait pourtant qu’il n’en connut rien. Il est vrai qu’il mourut assez jeune et qu’à partir de 1900, il semble s’être replié sur les angoissantes métamorphoses des signes et de l’alcool. Plus étrange en revanche est l’ignorance dans laquelle Freud est resté de Saussure. D’autant qu’il connaissait bien le nom de Saussure, pas du linguiste Ferdinand, mais du psychanalyste Raymond, fils du premier, qu’il l’a lui-même analysé… On sait même qu’il connaissait l’existence du Cours de Linguistique Générale, puisqu’il est explicitement mentionné (à propos du lapsus) dans le livre que Raymond a fait corriger et préfacer par Freud [14]. Toujours est-il que cette rencontre entre Freud et Saussure fut différée, et ne se réalisa que plus tard, en la personne de Lacan. Or, si on doit chercher rétrospectivement ce qui préparait le plus profondément cette rencontre, c’est précisément à ce que Saussure a dit de la littérature qu’il faut s’intéresser.

Certes, de la littérature, Saussure a peu parlé. En revanche, il a beaucoup écrit sur elle. Mieux : c’est surtout sur elle qu’il a écrit : des manuscrits de lui dont on dispose, ceux qui concernent la littérature représente la masse la plus importante. Et il s’agit précisément de l’aborder comme un savoir sur le langage. Je fais allusion ici aux fameux manuscrits sur les anagrammes. Ces textes sont notoires, en particulier du fait de l’écho qu’ils trouvent dans l’enseignement de Lacan. Ce qu’on dit peut-être moins, c’est que cette recherche a commencé à partir d’une hypothèse sur la poésie comme savoir sur le langage. Il s’agissait d’abord d’une thèse sur la fonction de la poésie pour les anciens indo-européens, qui disait en gros que cette poésie n’avait pas pour vocation d’introduire un peu de musique dans le discours, ni de chanter les louanges de Dieu, que sa « préoccupation » initiale n’était ni esthétique, ni religieuse, mais « phonique » [15] : « le poète se livrait, et avait pour ordinaire métier de se livrer à l’analyse phonique des mots : c’est cette science de la forme vocale des mots qui faisaient très probablement, dès les plus anciens temps indo-européens, la supériorité, la qualité particulière, du Kavis des Hindous, du Vates des Latins, etc. » (p. 36). La fonction de la poésie est de faire entendre le signe, et plus précisément ces sous-unités « incorporelles » que sont les « phonèmes ». Car le premier problème de Saussure, c’est précisément que le phonème n’est pas sonore, que la langue qu’on parle n’est pas faite de sons, mais de pures coupures, d’articulations, qui ne correspondent pas à des schémas types qu’on pourrait repérer avec une méthode expérimentale classique dans la substance phonique du langage. Le véritable problème qui justifie selon Saussure l’existence de la linguistique, ce n’est pas qu’on ignore les lois formelles du langage : c’est qu’on ne sait pas comment les unités même du langage sont perçues, ni même ce qui, exactement est perçu dans le langage. Ce problème, encore aujourd’hui, n’a pas été résolu.

C’est de ce point de vue que la poésie est pour Saussure la première linguistique. Il suggère même que la technique poétique des anagrammes est responsable du développement précoce de la science grammaticale dans l’Inde antique : « Je ne serai pas étonné que la science grammaticale de l’Inde, au double point de vue phonique et morphologique, ne fût ainsi une suite de traditions indo-européennes relatives aux procédés à suivre en poésie pour confectionner un carmen, en tenant compte des formes du nom divin. » (p. 38). Ce qui distingue cependant cette poésie de tout discours savant, c’est qu’elle ne crée pas un « métalangage » (comme l’est déjà l’alphabet phonétique) pour saisir les articulations non-phoniques du discours. Le poète fait jouer le langage contre lui-même, pour mettre en évidence les valeurs acoustiques dans le poème même. Il travaille la « matière » sonore afin que celle-ci révèle quelque chose de sa « forme ». Le principe directeur des recherches sur les anagrammes est de ce point de vue typiquement « symboliste » : le signe analysé devra être manifesté dans son expression phonatoire même, mais ne pourra l’être que sur le mode de l’évocation. Le terme « hypogramme » privilégié par Saussure tient précisément à ce qu’il signifie en grec « faire allusion » (p.30). Ce qui est suggéré n’est précisément pas phonique et ne saurait faire l’objet d’une perception actuelle. Il est, comme le voudrait Mallarmé, dans les blancs du discours, dans ce qui ne s’entend pas, dans ce qui reste de la consommation proprement phonique du poème. C’est d’ailleurs pour cette raison que Saussure ne l’appelle pas phonè, mais gramme. Alors que l’anaphonie souligne les « phonèmes » en les répétant, par le jeu de l’harmonie phonique (le rapport du poème au thème étant un rapport d’imitation phonique), l’anagramme à proprement parler utilise cette répétition pour laisser un reste qui est le chiffre de l’anagramme.

Pour le comprendre, relisons la technique de l’anagramme, telle que Saussure croit la reconstruire dans ses cahiers [16]. L’actualisation du « thème » dans le texte se fait d’au moins en deux temps : le premier traite le thème comme matière phonique, le second le dégage comme résidu et lettre. Tout se passe d’abord comme si la matière phonique du thème, herculei par exemple, était « analysée » en ses différentes unités ou sous-unités, et comme si le poème allait être composé avec les débris de cette matière phonique multipliée et démembrée (membra disjecta…). De ce point de vue, il s’agit d’une sorte d’assonance ou d’allitération généralisée (« harmonie phonique »). La matière sonore du « thème » est le matériau qui sert à construire le poème. Cependant, une règle spéciale permet ensuite de distinguer entre les phonèmes « consommés » des phonèmes restant. Les premiers sont « compensés » par la loi de la répétition paire, et l’impair fonctionne comme « résidu voulu, destiné à reproduire les consonnes du thème initial ». Ces phonèmes laissés « libres, c’est-à-dire en nombre impair au total » constituent les lettres du thème. Les phonèmes compensés sont « liés », alors que les autres sont comme lâchés, flottants, hantant le discours grâce au jeu de création d’une attente et de frustration de cette attente. Le poème, en se fermant sur sa propre matière sonore, laisse une inégalité qui n’est autre que son « thème », c’est-à-dire son « sujet », ce dont il traite, et celui-ci se dresse, intraitable, inconsommé, entier après cette fête dispendieuse de sonorités embrasées que fut le poème. Ce dont on parle meurt et renaît dans le poème qui en parle, comme si le dit ne servait qu’à faire surgir le symbole ou le signe pur de ce dont il faut parler, dans son irréductibilité, son insistance, Mot pur, Chiffre, Formule, Nom, Inscription, Mémoire.

Tout l’art anagrammatique consiste à laisser une trace, à abandonner le destinataire de l’anagramme sur une impression à la fois vague et obsédante, qui est l’expérience du nom restitué à son état de signe non actualisé, qui ne se livre donc que dans cette divination, dans cette suspicion, dans cette présence douteuse et cependant insistante. Le poème anagrammatique donne l’expérience du signe. Cette expérience relève typiquement de la suggestion, c’est-à-dire d’un rapport inconscient ou, comme dirait plus probablement Saussure, avec ses contemporains, « subconscient », voire « subliminal », avec son « objet ». Mieux : c’est la nature même de l’objet qui définit ce rapport « subliminal » : il ne saurait être appréhendé en tant que tel que comme évoqué. Saussure décrit lui-même cet effet qu’est censé faire l’anagramme, en s’en présentant comme une victime : « Ayant plusieurs fois cherché ce qui me retenait comme significatif dans ces syllabes, je ne l’ai pas trouvé d’abord parce que j’étais uniquement attentif à Priamides, et après coup je comprends que c’est la sollicitation que recevait inconsciemment mon oreille vers Hector qui créait ce sentiment de « quelque chose » qui avait rapport aux noms évoqués dans les vers. » [17]. Starobinski dit fort justement : « Le mot thème n’ayant jamais fait l’objet d’une exposition, il ne saurait être question de le reconnaître : il faut le deviner, dans une lecture attentive aux liens possibles de phonèmes espacés. » [18].

Or cette seconde existence est celle-là même des entités de langues, c’est-à-dire de ces entités purement virtuelles qui ne sont pas actualisées dans le fil d’un discours, mais présentes dans un tableau synchronique à la place qui est la leur à l’entrecroisement des différentes séries associatives qui constituent la langue. On peut dire que le poète anagrammatique étale dans la linéarité du discours les paradigmes que le linguiste Ferdinand de Saussure représente en colonnes [19]. Son analyse n’est pas seulement « phonico-poétique », mais aussi « grammatico-poétique ». Ainsi, le poème nomme le Dieu en déclinant toutes les possibilités d’existence sémique du Dieu, en faisant « attention aux variétés du nom », c’est-à-dire aux déclinaisons. On voit que dans la récitation ou célébration anagrammatique il ne s’agit pas d’imiter le nom du dieu, mais bien de l’analyser. On passe d’un nom à un cas quelconque, à un signe virtuel entouré de tous ses paradigmes et qui n’a pas d’autre existence que celle qu’évoque en creux leur éclatement. Discours qui fait entendre le Signe, parole qui fait présente la langue, telle est la poésie… N’est-ce pas telle aussi que devait être, selon Lacan, la cure psychanalytique ?

3. Duplicité des signes.

Mais cela ne nous dit pas encore pourquoi le signe ne peut être produit ou révélé que dans un discours et non pas dans un méta-discours, et quel privilège aurait de ce point de vue la littérature ou tout aussi bien la psychanalyse. Pour le comprendre, il faut revenir au point central de toute la pensée de Saussure, à son véritable ombilic à lui, qui est la théorie de la valeur. On verra alors que c’est parce que le signe est essentiellement surdéterminé.

On a dit tout à l’heure que la surdétermination c’est en somme l’équivoque. Mais - c’est la moindre des choses - il y a une équivoque sur ce terme d’équivoque. Car on entend par là en général ceci : qu’un même signe correspond à plusieurs significations, ou qu’une même signification, correspond à plusieurs signes. Homonymie, donc, et synonymie. Mais on voit facilement que cette manière de formuler les choses est insatisfaisante, puisqu’elle définit encore le signe par la manière dont il est ordonné à la signification. En fait, à partir de Freud, on a déjà dit autre chose : que le signe appartient nécessairement à plusieurs réseaux de signes. Ce qu’il faudrait donc comprendre, c’est pourquoi ce caractère est essentiel au signe linguistique, s’il l’est. Cela touche directement aux problèmes les plus fondamentaux de la linguistique structurale. Car on a souvent prétendu que ce qu’elle cherchait, c’était précisément une méthode pour définir les signes de manière univoque par leur position dans un système d’oppositions. Or avec Freud, on semble bien loin de la sage répartition des termes dans un système où, en somme, chaque chose est à sa place. Chaque signe au contraire semble avoir toujours plus d’une place, et faire de la langue une étrange bouillie, un entrelacs, un labyrinthe, fait de communications aberrantes entre des réseaux apparemment hétérogènes, bien loin de ce qu’un « système » évoque de rangé. En fait, pour comprendre le caractère essentiel de l’équivoque, et donc de l’inconscient, on ne peut en rester à la simple opposition signe/signification, ni même signifiant/signifié. Il ne faut pas dire qu’un même signe peut avoir plusieurs significations, ni même qu’un signifiant peut avoir plusieurs signifiés, il faut dire que l’identité même du signe est multiple, déterminée de manière multiple, de sorte qu’elle ne s’éclaircira qu’à la lumière d’une ontologie du multiple.

Pour comprendre cela, il faut certes partir de la dualité du signe, mais comprendre qu’il s’agit d’une dualité interne, d’une dualité essentielle. Le signe est un être double, et non pas une association de deux choses [20]. En effet, ce qu’on perçoit, ce n’est pas un son auquel on associerait ensuite une signification ; c’est d’emblée une « pensée-son » [21]. La manière dont se détermine cette pensée fait tout l’objet de la théorie de la valeur. Résumons la grossièrement. On extrait d’abord, du continu de l’expérience, certaines variations phoniques, du fait de leur association avec des variations d’une autre nature (par exemple visuelles). Ces variations ne deviennent discriminantes, c’est-à-dire ne se constituent en traits distinctifs, que dans la mesure où elles sont corrélées les unes aux autres. Cela signifie que vous n’avez pas d’emblée dans votre cerveau une machinerie toute montée de traits distinctifs, mais qu’elle se creuse en vous en fonction d’un milieu dont la consistance se définit comme : corrélations régulières entre des variations hétérogènes. Ces paquets de traits distinctifs corrélés, Saussure les appelle des « termes ». Or ces termes ajoute-t-il, sont redéterminés, et c’est alors qu’ils deviennent des « valeurs ».

On sait que Saussure soutient que le signe peut être défini par sa position dans un système de signes, qu’il ne faut pas définir un signe par sa relation à sa signification, mais par sa relation aux autres signes auxquels il s’oppose. L’identité de ce que je dis n’est rien d’autre que la manière dont je refoule tout ce que j’aurais pu dire. Cependant, il ne faut pas tomber dans les pièges d’une métaphysique qui se complaît à l’idée que le signe est une entité « purement oppositive ». En fait, si un signe peut être déterminé par opposition aux autres termes environnants, cela suppose en bonne logique que ces termes eux-mêmes existent. La constitution du signe comme valeur oppositive est une opération seconde, qui s’exerce sur des termes déjà donnés, pour les redéterminer : « Le phénomène d’intégration ou de postméditation-réflexion est le phénomène double qui résume toute la vie active du langage et par lequel 1° les signes existant évoquent MECANIQUEMENT par le simple fait de leur présence et de l’état toujours accidentel de leurs Différences à chaque moment de la langue un nombre égal non pas de concepts mais de valeurs opposées pour notre esprit (tant générales que particulières, les unes appelées par exemple catégories grammaticales, les autres taxées de fait de synonymies, etc.) ; 2° cette opposition de valeurs qui est un fait PUREMENT NEGATIF se transforme en fait positif, parce que chaque signe en évoquant une antithèse avec l’ensemble des autres signes comparables à une époque quelconque, en commençant par les catégories générales et en finissant par les particulières, se trouve déterminé malgré nous, dans sa valeur propre. (…) Dans chaque signe existant vient donc S’INTEGRER, se postélaborer une valeur déterminée, qui n’est jamais déterminée que par l’ensemble des signes présents ou absent au même moment. » [22]. Cette valeur peut dès lors être définie uniquement par sa position dans un système de valeurs, en faisant totalement abstraction de sa substance, c’est-à-dire des variations différentielles qu’elle actualise. On se moque bien de la manière dont est prononcé « soleil » : ce qui importe, c’est qu’on ne le confonde pas avec « sommeil ». C’est en ce sens que Saussure pouvait dire que la langue est une « algèbre ». Autrement dit, le système des signes opposables, c’est la langue comme « forme » au sens des structuralistes.

Mais c’est là que les choses se corsent considérablement. Car le problème, c’est qu’on ne peut pas représenter la langue comme un système homogène ou monoplan où chaque signe aurait une position univoque parce que les relations seraient de même nature. En effet, précisément, parce que chaque terme est opposable à l’autre à la fois par sa face signifiante et par sa face signifiée, on a toujours plusieurs systèmes de valeurs concurrents. C’est-à-dire que le même terme est toujours déterminé de plusieurs manières en même temps, ou que le système de valeur est lui-même pluri-dimensionnel. Les signes s’opposent du point de vue de leurs signifiés, autrement qu’ils ne s’opposent du point de vue de leur signifiant. C’est, dit Saussure, le « principe fondamental de la sémiologie » : « Il n’y a dans la langue ni signes, ni significations, mais des DIFFERENCES des signes et des DIFFERENCES de signification ; lesquelles 1° n’existent les unes absolument que par les autres (dans les deux sens) et sont donc inséparables et solidaires ; mais 2° n’arrivent jamais à se correspondre directement. » [23]. Un paquet de traits distinctifs acoustiques distingueront une valeur d’un ensemble d’autres valeurs, alors que le paquet de traits distinctifs sémantiques opposeront cette même valeur à un autre ensemble de valeurs. Si l’on appelle « signifiant » la première occurrence de la valeur et « signifié » la deuxième, on dira que ce n’est pas pour la même raison que le signifiant est le signifiant de ce signifié, et que ce signifié est le signifié de ce signifiant Par exemple la valeur [sommeil] se rapproche et se distingue d’un côté de la valeur [soleil], mais d’un autre côté, [soleil] se rapproche et se distingue de [lumière]. Les entités « formelles », purement « oppositives », appartiennent donc toujours à deux systèmes d’oppositions ; ils se rapportent aux mêmes termes homogènes de deux manières différentes (au moins), comme si la forme se dédoublait (se démultipliait).

C’est le génie du plus grand lecteur de Saussure, Hjelmslev, que d’avoir fait de cette double détermination de la forme elle-même la propriété caractéristique de toute langue naturelle, ce qui la rend irréductible à tout système formel au sens logique ou mathématique. On doit parler de forme de contenu et de forme d’expression, puisqu’il s’agit bien là des valeurs elles-mêmes, qui sont déterminées deux fois. Dans un texte admirable, Hjelmslev a exprimé rigoureusement la différence entre le formalisme et le structuralisme : alors que le premier identifie les langues naturelles à des systèmes formels, le second montre leur irréductibilité : « Pour décider si les jeux ou d’autres systèmes de quasi-signes tels que l’algèbre pure, sont ou non des sémiotiques, il faut voir si leur description exhaustive exige que l’on opère en reconnaissant deux plans, ou si le principe de simplicité peut être appliqué de telle sorte qu’un seul plan soit suffisant. La condition qui exige que l’on opère en reconnaissant deux plans doit être que, lorsqu’on tente de les poser on ne puisse pas démontrer que les deux plans ont tout à fait la même structure avec une relation univoque entre les fonctions d’un plan et ceux de l’autre. » (id.141). Dans les langages formels, qui ne sont pas des sémiologies, « les réseaux fonctionnels des deux plans que l’on tentera d’établir seront identiques. » (id.142) : le propre d’une langue qui contient sa propre interprétation, c’est d’être traversées par des formes non superposables [24]. La « structure » au sens linguistique est exactement l’inverse d’une structure au sens mathématique classique : elle se caractérise par le caractère à la fois « formel » (ou « algébrique » ou « positionnel ») de ses éléments, mais aussi par l’impossibilité d’extraire une forme abstraite qui pourrait se réaliser également, comme un calque, sur différentes substances, autrement dit qui permettrait d’établir entre les plans (ce que les mathématiciens appellerait les « interprétations » de la structure) un rapport d’« homologie ».

Mieux : la distinction entre les deux formes ne peut être qu’artificielle : « C’est une opération scientifique qui distingue signe et signification », disait Saussure. Dans l’expérience du sujet parlant, il y a simplement double détermination des valeurs, c’est bien la même valeur qui est déterminée deux fois, autrement dit qui se produit comme double, bref comme essentiellement équivoque. Ainsi la valeur [sommeil] est déterminée tout autant par son opposition à [soleil] qu’à [veille], et donc qu’à [vieille], et donc qu’à [jeune], etc. - bien que ce ne soit pas du tout pour des raisons de même nature… C’est bien entendu pour cela que nous pouvons comprendre les poèmes surréalistes et les jeux de mots. C’est pour cela aussi que nous sommes traversés par ces communications apparemment aberrantes entre des champs sémantiques que la saine raison devrait distinguer, mais dont Freud montre l’importance dans la formation des symptômes. C’est pour cela que, comme le disait Lacan avec sa précision habituelle, le « dire de l’analyse » ne « procède que du fait que l’inconscient, d’être structuré comme un langage, c’est-à-dire lalangue, qu’il habite, est assujetti à l’équivoque dont chacune se distingue ». Ce qu’il complétait d’une thèse profondément saussurienne : « Une langue entre autres n’est rien de plus que l’intégrale des équivoques que son histoire y a laissé persister. » [25]. Or la conséquence en est qu’on ne peut représenter la langue comme système, car on peut l’écrire en figeant les relations. Il y aura toujours plusieurs réseaux signifiants concurrents sans cesse disponibles. On peut se donner autant de dimensions qu’on voudra, on ne pourra figurer le système de la langue. En ce sens, en effet, il n’y a pas de métalangage. En revanche, si l’identité d’une valeur n’est pas représentable, elle est effectuable. Ce que font la littérature comme de la psychanalyse : non pas proposer un métadiscours sur le langage, mais en explorer les virtualités, effectuer les surdéterminations locales qui définissent le signe, faire briller le signe dans toute son essentielle équivoque.

Ainsi, on peut trouver dans la linguistique saussurienne une compréhension de ce qui fait de la langue une condition de la psychanalyse comme de la littérature, mais aussi de ces dernières elles-mêmes, des savoirs sur le langage. C’est du fait de la nature même de la langue, de son ontologie, pour parler philosophie, que la vérité du langage ne se donne que dans le discours. Mais si psychanalyse et littérature ne sont pas seulement de pieux rappels d’une dimension résistante au savoir du langage, mais de véritables savoirs, c’est qu’il faut les appréhender comme des dispositifs qui permettent de faire remonter à la surface du langage les procédés même qui le produisent (les mécanismes de la surdétermination), de faire apparaître dans l’effet la logique de sa propre cause. C’est là encore, je crois, un des enseignements de Lacan : il a proposé à travers tout son parcours, une « phénoménologie » (non pas au sens de Husserl, mais au sens classique de description rigoureuse) de l’expérience analytique. L’Autre n’est pas un concept qui décrit quelque chose du langage en général (toute parole serait essentiellement adressée), mais plutôt un élément essentiel du dispositif de l’analyse en tant que celui-ci permet un savoir sur le langage (la manière dont la parole analytique est adressée est une condition presque technique qui fait remonter les procédés du langage dans le discours). Il faut appréhender psychanalyse et littérature comme des dispositifs sémiotechniques, au sens où Bachelard parlait de « phénoménotechnique ». Une question dès lors s’ouvre : qu’est-ce qui, dans la littérature et la psychanalyse, leur permet d’être ces dispositifs à faire remonter dans le discours la machine du langage ? Je suggèrerais volontiers deux pistes : pour la psychanalyse, c’est très probablement le transfert ; pour la littérature, c’est la condition inverse, c’est-à-dire l’absence (ou la différance comme disait Derrida) du destinataire, qui fait remonter, au seuil de la page blanche mallarméenne, toute la langue. Il est certain en tout cas que toute une autre approche et de la psychanalyse et de la littérature s’ouvre à partir de l’identification de ce lieu de leur rencontre.

Le terme de dispositif paraîtra peut-être à certains quelque peu métaphorique. Sans doute. Mais n’est-ce pas là encore ce à quoi la langue nous contraint ? Saussure écrivait dans ses carnets qu’on ne pouvait se passer de métaphores pour « entrevoir la si complexe nature de la sémiologie particulière dite langage (…) non dans un de ses côtés, mais dans cette irritante duplicité qui fait qu’on ne le saisira jamais » [26]. L’important est de voir ce qu’elles permettent de faire.

Notes

[1] J. Lacan, « Lituraterre », Autres ecrits, Seuil, 2001, p. 13.

[2] On a en effet tendance à distinguer les disciplines herméneutiques, qui cherchent la singularité d’un événement de sens, et les disciplines grammaticales, qui cherchent au contraire les régularités. Littérature et psychanalyse seraient du côté des premières, linguistique du côté des secondes. (Voir pour ces distinctions F. Rastier, Sémantique interprétative, PUF, 1987.)

[3] F. de Saussure, Ecrits de linguistique générale, Gallimard, 2002, p. 45.

[4] J. Lacan, Séminaire, Séminaire XX, Encore, Seuil, p. 125. Voir aussi « L’Etourdit », Autres écrits, op. cit., p. 488, « Télévision », id., p. 511, etc.

[5] G. Deleuze, Logique du sens, Minuit, p. 89-90.

[6] S. Freud, L’interprétation des rêves, trad. I. Meyerson, PUF, p. 241.

[7] S. Mallarmé, Œuvres complètes, Pléiade/Gallimard, p. 366 et 368.

[8] S. Freud, L’interprétation des rêves, p. 265.

[9] Ibid., p. 242.

[10] Voir par exemple Manfred Frank, Qu’est-ce que le néo-structuralisme ? De Saussure et Lévi-Strauss à Foucault et Lacan, Passages/Cerf, 1989.

[11] S. Freud, L’interprétation des rêves, p. 446.

[12] G. Deleuze, Logique du sens, p. 90.

[13] S. Freud, L’interprétation des rêves, p. 270.

[14] Raymond de Saussure, La méthode psychanalytique, Payot, 1922, p. 83, n.1. Voir Michel Arrivé, Langage et psychanalyse, linguistique et inconscient, Freud, Saussure, Pichon, Lacan, PUF, 1994, p. 28.

[15] Starobinski, Les mots sous les mots, Les anagrammes de Ferdinand de Saussure, Gallimard, 1971, p. 34.

[16] Ibid., p. 20-30.

[17] Ibid., p. 55.

[18] Ibid, p. 46

[19] Cf. les schémas pour enseignement, défaire ou anma, Cours de Linguistique Générale, p. 175, 178 et 180.

[20] Je me permets ici de renvoyer à mon article, « La langue, cosa mentale », Saussure, Cahiers de l’Herne, 2003, où je montre aussi que cet « être double » des signes les plonge précisément dans l’association au sens freudien.

[21] Voir Cours de linguistique générale, p. 156.

[22] Ecrits de linguistique générale, p. 87-88.

[23] Ibid., p. 82.

[24] L. Hjelmslev, Prolégomènes à une théorie du langage, Minuit, 1971, pp. 138-143.

[25] « L’étourdit », op. cit., p. 490.

[26] Ecrits de linguistique générale, op. cit., p. 217.

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