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Article paru dans "Le Monde des Livres" (29 juin 2007)

La réforme des Universités est à l’ordre du jour. On devrait s’en réjouir. Hélas, il semble que les débats se limitent pour l’instant à choisir entre Sélection-au-Mérite ou Promotion-Sociale, Egalité-Républicaine ou Excellence-Concurrentielle… Qui peut bien se sentir concerné ? On croit avoir pris la mesure de la misère de l’enseignement supérieur français, mais c’est du point de vue de Singapour ou de Shangaï, qui valent à peine mieux que celui de Sirius. Il est vrai que l’Université est un monde si opaque que les citoyens ont peu de chances de se faire une idée de ce que veut dire, concrètement, sa crise. Dans ces conditions, un simple témoignage vaudra mieux qu’un grand discours. Je parlerai donc de ce que je connais : la situation de la philosophie.

La saison des concours de recrutement vient de s’achever. Comme chaque année, des centaines de jeunes docteurs en philosophie (la plupart déjà trentenaires) se sont jetés sur la petite quinzaine d’emplois d’enseignants-chercheurs ouverts dans les départements cette année. En vain, pour la quasi-totalité d’entre eux ! La pénurie est si grande qu’il y a facilement cent candidats par poste, dont une dizaine d’excellents. Ainsi, parmi la quinzaine d’anciens élèves de la seule Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm qui cette année se présentaient (dont l’Etat a donc financé les études pendant quatre ans de scolarité, et souvent quatre autres années pour préparer leur thèse), seulement un sur cinq environ aura trouvé cette année un emploi définitif. Que font les autres ? Certains « privilégiés » occupent, pour un salaire de mille euros par mois, des demi-postes d’assistants d’un an, renouvelables une ou deux fois. Ceux qui, de plus en plus rares, ont réussi les concours du secondaire, iront enseigner au lycée, avec un sentiment souvent d’échec, de relégation et d’inadaptation. D’autres partiront à l’étranger, tenteront des carrières différentes, ou désespéreront dans toutes sortes de petits boulots, « en attendant »… Cette attente peut durer cinq ans, dix ans... Combien de travailleurs en France cumulent à la fois tant de précarité, tant de dénuement, tant de qualification ?

Dans ces conditions d’extrême pénurie, si vous n’êtes pas inséré dans de solides réseaux, vous n’avez aucune chance de réussir. Or les « puissants » ne se battent pas pour les meilleurs, mais simplement pour les leurs. C’est la famine, pas de miettes pour tout le monde, le pouvoir est nu. Les candidats apprennent à vivre dans la peur (« comment tu vas écrire sur l’Université ? mais tu vas te griller ! ») et le calcul (leur recherche est parfois entièrement ordonnée à la stratégie de recrutement). La « liberté académique » dont se flatte le système français ne vaut que pour ceux qui sont « dedans ». Pour les autres, c’est la précarité, l’angoisse, la soumission, au jour le jour.

Certes, il paraîtra curieux d’aborder le problème de la réforme des Universités par les déboires des normaliens, quand tant de jeunes se trouvent en détresse du fait du décalage entre leurs études et l’emploi. La misère des élites est toujours obscène : culpabilisante, comme toute misère, mais coupable aussi, parce que sa revendication semble celle d’un privilège indû. On m’accordera au moins qu’il s’agit d’un excellent indicateur de l’immensité du gâchis et de l’échec du système, puisque même les élites ne trouvent plus à s’y reproduire...

Cette misère a au moins deux causes. D’un côté, l’Etat a mis en place des systèmes très efficaces de financement des doctorats, qui nourrit le nombre d’excellents candidats. De l’autre, de moins en moins d’étudiants s’inscrivent en philosophie. Or comment justifier plus de créations de postes quand l’équipe enseignante est parfois aussi nombreuse que le nombre d’inscrits en première année ? Les étudiants savent que même les meilleurs ne peuvent plus aujourd’hui être assurés d’avoir le Capes ou l’Agrégation : le nombre d’inscrits est rigoureusement corrélé au nombre de postes aux concours, qui est passé de 368 en 1995… à 77 aujourd’hui ! Cercle vicieux : moins de débouchés, moins d’étudiants, et donc… moins de débouchés.

Faut-il en déduire que la demande sociale étant plus que satisfaite, on doive renoncer à financer ces filières « inutiles » ? Rien ne serait plus désastreux. D’abord, paradoxalement, la philosophie suscite aujourd’hui une intense curiosité d’une très large partie de la population. Ensuite, ce serait renoncer à un des joyaux de la culture française : rappelons que Sartre est, après le Général de Gaulle, le français le plus connu au monde… Le nouveau Président de République se soucie de la grandeur de la Nation ? voilà une occasion unique d’y contribuer. Enfin, la France doit comprendre que son avenir dépend de sa capacité à continuer à innover d’un point de vue scientifique, technologique, intellectuel. Or aucune des grandes découvertes théoriques ou techniques du vingtième siècle (y compris l’ordinateur ou Internet) ne s’est jamais faite sans la philosophie. On ne sait jamais à quoi « servent » les idées. Distinguer entre les disciplines « utiles » et les « inutiles » n’est pas seulement borné ; c’est dangereux pour l’avenir national.

Des solutions existent. On devrait arriver à un consensus sur le mot d’ordre suivant : une autre gouvernance contre plus de sous ; l’autonomie des Universités, soit, mais pas au prix d’un désengagement de l’Etat. Au contraire, avec une création massive de postes. On n’a pas intérêt à se braquer sur les modalités de ces créations de postes : fonctionnaires titulaires ou moins définitifs ? Il y a quelque chose de ridicule à s’inquiéter d’une éventuelle précarisation des emplois universitaires, quand celle-ci déjà mine nos vies depuis tant d’années. Des formules post-doctorales qui permettent aux jeunes chercheurs d’envisager l’avenir sur trois ou six ans, seraient déjà mieux que les contrats annuels d’aujourd’hui.

Mais des postes pour quoi faire, demandera-t-on, s’il n’y a pas d’étudiants ? D’abord, pour enseigner dans les facultés de droit, d’économie, de médecine, de technologie, dans les écoles des beaux-arts : les départements de philosophie ont intérêt à ce que les Universités françaises se rapprochent des campus américains de ce point de vue. La place des humanités dans la formation universitaire en sera certes transformée : de structures d’élite formant des professeurs, elles assumeront en plus la culture de tous les étudiants. Là encore, j’entends déjà certains collègues s’indigner à l’idée d’enseigner des cours plus généraux comme d’une atteinte à leur honneur professionnel. Mais les enjeux ne sont-ils pas suffisamment graves pour qu’on puisse se dispenser, cette fois, de ce genre de réflexes ?

On pourrait aussi reprendre, dans le secondaire, la réflexion sur l’enseignement de la philosophie avant la Terminale, à travers les cours d’éducation civique ou en adaptant les méthodes et les contenus à des publics plus jeunes, pourquoi pas à partir de la sixième.

La demande d’enseignement étant limitée, il faudra bien aussi investir dans la recherche de manière autonome : par les institutions existantes (CNRS, ANR) ; en alternance avec l’enseignement dans le secondaire (le Collège International de Philosophie pourrait ici être un modèle, qui permet à des enseignants de lycée d’obtenir des décharges pour leurs recherches) ; en soutenant (par des bourses, des résidences, etc.) l’écriture philosophique, qui n’a aujourd’hui aucune place, ni du côté de l’enseignement supérieur, qui y voit une activité trop littéraire, ni du côté du ministère de la culture, qui n’a pas pris l’habitude de penser la création théorique comme une dimension authentique de la culture, au même titre que le cinéma ou le théâtre. Il existe ici d’énormes besoins et un faible investissement pourrait donner rapidement de très beaux résultats.

Qu’il y ait sans doute d’excellentes objections à ces propositions, je le crois volontiers. Mais qu’une réflexion interne sur ces questions soit urgente, j’en ai la certitude absolue. Une dynamique doit se créer au sein de la communauté philosophique pour envisager des réformes de ce genre, et éventuellement les imposer au gouvernement, plutôt que de se mettre dans une « résistance » fictive qui n’est bien souvent que la défense de quelques prébendes sur des territoires dévastés. Tout le monde doit y être associé : non seulement les titulaires, mais aussi les assistants, doctorants, vacataires, de même que les étudiants. Nous n’avons pas grand-chose à perdre, et la pire des éventualités serait que nous nous battions, une fois de plus, pour que rien ne change.

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